4. MANIFESTATIONS ET SAUVETAGES

 

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L'HÔPITAL TENON

Vendredi 10janvier 1987. Ce fut notre première opération. En fait, elle avait été précédée trois semaines auparavant d’une tentative. Nous nous étions retrouvés au métro Gambetta, proche de l’hôpital Tenon dans le 20e arrondissement. Nous étions une vingtaine. Ce chiffre, qui paraîtra plus tard honorable, nous avait semblé alors insuffisant. Nous avions renoncé.

La fois suivante, les lieux avaient été reconnus à l’avance par Françoise Robin, en jeans et ébouriffée, pour ne pas attirer l’attention.

On pouvait accéder à la maternité de deux façons, soit directement par la rue Belgrand, soit en passant par l’entrée principale rue de la Chine, qui donne sur une allée interne à l’hôpital longeant les bâtiments. Nous avons emprunté les deux voies en nous dispersant par petits groupes. Nous étions une quarantaine dont beaucoup de jeunes gens. Nous tenions nos banderoles cachées. Deux photographes, l’un de l’agence Gamma, l’autre de l’AFP, nous accompagnaient.

Malgré nos appréhensions, nous sommes entrés sans difficulté. Il était neuf heures du matin. Dehors, on avait attaché nos banderoles aux grilles donnant sur la rue Belgrand. C’était jour de marché. Les passants pouvaient voir qu’il y avait quelque chose d’insolite.

Dans le hall, certains avaient collé des fleurs de lys sur les murs, mais comme nous leur avions rappelé que notre entreprise n’était pas d’abord politique, ils les ont enlevées sans mauvaise grâce. Je n’ai jamais oublié cette présence royaliste à nos côtés dès le début.

À l’accueil, ce fut l’étonnement. Les réactions ont été presque toujours les mêmes par la suite, à la différence qu'on finissait par nous connaître. Il est vrai que s’il y avait parfois de la curiosité et même une approbation de quelques-uns, le plus souvent notre visite n’était pas désirée, c’est le moins qu’on puisse dire. Ici, après la surprise du premier moment, l’infirmière chef, le directeur de l’hôpital et le médecin chef adjoint du service firent bonne contenance. Ce dernier fut courtois et nous dit qu’il ne faisait pas lui-même d’avortement. Je lui ai alors cité cette phrase de José Marti, l’apôtre révolutionnaire de l’indépendance cubaine " Si vous assistez à un crime et que vous n’intervenez pas, vous commettez ce crime ". Ils cherchèrent à nous faire partir.

La police fut là à dix heures. Nous restâmes encore plus d’une heure, nous dispersant dans les étages, ne sachant trop que faire. Nous croyions savoir que les avortements se faisaient au 2e étage.

Finalement, nous nous sommes tous retrouvés dans le hall. Nous n’avions commis ni dégradation, ni violence. L’un de nous, Benoît R., a entonné un "Je vous salue Marie" C’était notre première prière publique dans un centre d’avortement, en présence du personnel de la maternité et des policiers silencieux.

Nous sommes partis de nous-mêmes, escortés par la police. Cette intervention fut désordonnée. Nous n’avions guère d’expérience, mais elle eut le résultat attendu. Le chemin du Parlement passait bien par les centres d’avortement.

Quelques jours après notre opération, il y eut une interpellation à ce sujet à l’Assemblée nationale de Guy Ducolonné, député communiste. Nous étions sur le bon chemin.

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La clinique des Bluets

Située en plein 11e arrondissement, au-delà de la place de la République, pas très loin de la rue Haxo qui rappelle des souvenirs de la Commune, la clinique des Bluets appartenait pour l'heure au syndicat CGT de la métallurgie. À l'entrée, des présentoirs vous offraient des revues du syndicat. Curieusement, c'est dans ce milieu qui aurait dû nous être hostile que nous avons été le mieux reçus.

La première fois, nous étions treize. C'était en 1987, au début de nos manifestations. Une grande partie du personnel était descendue dans le hall pour nous voir, avec plus de curiosité que d'animosité. À l'époque, on ne parlait pas encore de " commando anti-IVG

Le directeur, un gynécologue obstétricien, était un petit homme à barbiche, plutôt avenant. C'est avec lui qu'ont commencé les débats sur la conscience, omniprésente dans l'avortement. Mais nous nous y étions préparés. Il en fut question dès les premiers mots échangés " - Vous avez votre conscience, j'ai la mienne. Je vous respecte, respectez-moi. " Ce n'était pas si mal dit.

Nous lui avons dit à notre tour que nous le respections et que nous n'aurions pas été chrétiens si nous ne le faisions pas. Quant à la conscience, elle ne pouvait être un absolu. Nous lui avons fait connaître alors la phrase de Paul VI :"La conscience n'est pas elle-même la lumière, elle est l'œil qui perçoit la lumière". La conscience, comme la mémoire, l'attention ou la volonté, est faite pour s'éclairer. Il en convint.

Alors que nous partions à l'invitation de la police, l'un des médecins voulut nous montrer préalablement, que lui aussi respectait la vie. Il nous parla des fécondations in-vitro qu'il pratiquait, ne se doutant pas que nous refusons aussi ces pratiques. Mais, pour ne pas le blesser, nous ne lui avons pas dit afin de ne pas risquer d'éteindre une mèche qui fume.

La deuxième fois nous étions plus nombreux, une quarantaine en tout. Le début avait été difficile. Un gros infirmier s'était emparé de notre icône et ne voulait pas la rendre. Il ne s'exécuta qu'à la demande expresse de ses collègues. De nouveau, le hall était plein et la discussion était devenue générale. Il y avait avec nous des jeunes filles de la meilleure société et c'était aussi, on peut l'affirmer, l'avis de nos interlocuteurs. L'intérêt était réciproque. Quand la police est arrivée, ce fut comme un désenchantement de part et d'autre. Même le cuisinier avait quitté ses fourneaux pour ne pas manquer ça. Que restait-il ce jour-là de la lutte des classes ?

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La clinique ISIS

Samedi 7 novembre 1992. Comme nous en avons pris l'habitude, nous nous retrouvons à la chapelle de la Médaille miraculeuse, au 140 de la rue du Bac. La messe est à huit heures et, à huit heures et demi, nous attendons sur le trottoir face à l'entrée du couvent. Nous sommes une vingtaine. Un papier circule où les nouveaux inscrivent leurs noms et adresses. Parmi eux, un homme d'une quarantaine d'années au front dégagé, assez grand et réservé.

Après un mot de bienvenue et de spiritualité, puis quelques recommandations pratiques, nous prenons le métro à Sèvres Babylone. Personne, à part moi qui dirige le groupe, ne connaît notre destination. Changement à Jussieu. Nous descendons aux Gobelins et prenons le boulevard Arago. Ce n'est pas la première fois que nous allons à cette clinique et certains ayant déjà fait le parcours, en devinent le but.

Voilà la clinique ! Quelques marches. Nous entrons dans le hall orné de plantes vertes. Surprise à l'accueil où l'on est reçu sans plaisir. Nous nous installons dans le couloir assez court qui conduit au bloc opératoire. Nous plaçons notre icône de la Sainte-Vierge et l'enfant sur un radiateur et nous prions.

Je n'avais d'abord pas remarqué le manège de notre nouvelle recrue. Après être resté un moment à l'accueil, elle ou plutôt il (il s'agit de cet homme de quarante ans) se retourne vers nous et dit : Je suis du Planning [Planning Familial, ndle]. Je viens de leur téléphoner. Ils vont arriver dans une demi-heure, trois quarts d'heure. " Stupéfaits, nous répondons qu'il a de la chance que nous soyons pacifiques. Tout pâle, il souffle : Je sais.

Que faire ? D'autant qu'il ajoute que parmi ceux qui vont arriver, il y aura des éléments incontrôlés (ce furent ses propres termes). L'homme n'est pas vraiment antipathique. Il nous a caché son jeu, mais l'a ensuite dévoilé en nous permettant de nous mettre sur nos gardes. Il semble maintenant lui-même inquiet.

Dehors, plusieurs personnes parmi lesquelles une charmante et frêle jeune fille, distribuent des tracts, accrochent des banderoles et tiennent des pancartes. La consigne est de se regrouper devant le bloc opératoire, dans le couloir où l'on peut mieux se protéger.

Ironie I C'est nous qui appelons Police Secours d'une cabine extérieure. C'est la première fois que cela nous arrive, mais la police est trop occupée et ne sera pas là avant une heure.

Rester? Ce qui était à craindre depuis le début, mais ne s'était jamais produit, devenait imminent : une confrontation avec nos adversaires. Partir ? J'avoue que nous n'y avions guère songé, d'un commun accord.

À l'intérieur, on peut le comprendre, les rapports entre visités et visiteurs étaient tendus. On ne nous adressait pas la parole, et on maugréait. Nous avions laissé un passage afin de n'être pas la cause d'un manque de soins car cette clinique, comme toutes celles de France, ne pratique pas que des avortements. Quant aux femmes voulant avorter, elles n'osaient pas se présenter. Nous n'avions jamais vu ça : elles partaient, prenaient un chemin détourné ou attendaient notre départ.

Le temps passe. Tout à coup les voilà I Les portes claquent. On entend des cris. " Où sont-ils, où sont-ils ? " La plupart portent des blousons et des baskets.

Ils se précipitent sur nous. Quelques heurts. Nous nous replions dans le couloir en tournant le dos pour nous protéger. L'icône restée sur le radiateur est aussitôt prise, passée de main en main, souillée de crachats et disparaît. Nous sommes consternes.

Je pense à ceux qui sont restés dehors, car tout le monde n'est pas entré malgré la consigne. Nous tremblons pour eux. On nous pousse mais il n'y a plus de coups. On leur crie ce que nous avons dit souvent : Nous vous respectons mais nous ne respectons pas l'avortement. " Ils répondent : Nous, on ne vous respecte pas.

Avec eux, sont arrivés une nuée de journalistes. J'en repère un, italien. Leur présence procure un peu de détente. Le hall est plein lui aussi. On entend les hurlements des haut-parleurs. Il y a là des anarchistes, la LCR et Act-Up où évolue Joelle Kauffman.

Étrange paradoxe, le directeur et les membres du personnel de la clinique ne sont plus les mêmes. Ils nous prient de les excuser quand ils passent parmi nous et même nous sourient. Sans doute se sentent-ils plus proches de nous que de ceux qui sont censés les défendre ?

On s'habituait presque à tant de bruit et d'agitation quand est arrivée la police. L'ordre dans le désordre. Nous sommes transportés dans un autre monde. Le commissaire se présente. Il nous demande si nous sommes en mesure de donner notre identité sur place. Naturellement nous acceptons et notre départ est organisé. Nous étions dans la clinique depuis près de deux heures. Nous sortons un par un. Dans la rue, le long du trottoir, une rangée de policiers, épaule contre épaule, fait face aux contre-manifestants. Un policier escorte chacun de nous en ayant soin de nous laisser du côté du mur, alors que lui-même se trouve expose côté rue. On ne traîne pas. Au bout du trottoir, des fourgons nous attendent, portes grand'ouvertes. L'agitation dans la rue est à son comble. Nous montons, les portes se ferment aussitôt. L'évacuation s'est faite de main de maître. Nous partons à toute vitesse. Je ne reconnais pas le trajet. Arrivé place Denfert-Rochereau, je mettrai plusieurs minutes à m'orienter.

Nous saurons par la suite qu'il y avait près de deux cents contre-manifestants. Ils se trouvaient prêts ce jour-là à intervenir, réunis quelque part, connaissant notre rendez-vous à la chapelle de la Médaille miraculeuse mais non la clinique où nous allions. Et pour le savoir, l'un des leurs nous avait infiltrés.

Nous fûmes rassurés sur ceux qui étaient restés à l'extérieur dont cette frêle jeune fille. Ils furent insultés mais non frappés. Notre icône, elle, avait été jetée au milieu de la rue avec nos banderoles, nos tracts et nos pancartes et brûlée. Le feu l'avait purifiée. De petite, notre manifestation était devenue grande.

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LA CLINIQUE ORDENER

La clinique Ordener, au 32 de la rue du même nom, est située dans le 180 arrondissement à deux stations du métro Barbès. Sa réputation en matière d'avortement était sinistre. Patientes et médecins nous en parlaient avec crainte, aussi bien ceux, rares on le comprend qui y travaillaient, que ceux qui avaient cessé de le pratiquer : ils confessaient un grand nombre d'avortements (40 par mois), une volonté d'en faire parfois même au mépris des délais légaux (Aucune enquête préalable, aucun contrôle à notre connaissance).

Nous y sommes allés dix-sept fois, cinq fois à l'intérieur, douze fois à l'extérieur. Record qui avait conduit la clinique au bord de la faillite comme nous l'avons appris par la presse et qui allait précipiter sa fermeture [voir cahier photo] Bien des images ont été prises à Ordener pas toujours flatteuses pour nous que l'on voyait traînés, soulevés, évacués par les forces de l'ordre. Les caméras qui insistaient sur nos chapelets, se faisaient discrètes sur l'agressivité de nos adversaires.

C'est à Ordener qu'un commissaire de police nous a déclaré que si nous étions violents, les choses seraient plus simples. C'est là aussi que nous avons vu des policiers dans leur car, prier avec nous sans trop s'afficher. C'est là encore qu'est arrivée une histoire charmante. Nous avions avec nous une jeune fille très dévouée. C'est elle qui prenait le plus souvent le haut-parleur et nous entraînait à chanter les " Je vous salue Marie "du Rosaire. Je m'étais approché du cordon de policiers qui nous séparait des contre-manifestants, pour voir ceux-ci de plus près. Un policier s'est détaché et m'a demandé : " Comment s'appelle la chanteuse? " Je lui répondis Marie-Adélaide. Il y avait beaucoup de bruit. Je dus parler plus fort pour me faire comprendre et répéter son nom. Tout le monde l'entendit. Nos adversaires scandaient : Marie-Adélaide, Marie-Adélaïde Le policier me confia : Vous lui direz qu'elle est très jolie, vous lui direz, n'est-ce pas ? Naturellement, ai-je répondu, dès la fin de la dizaine ". Le policier me dit encore: "Vous lui direz que tous ici, nous la trouvons très jolie ". Puis il ajouta : " Je m'appelle Tony " C'était une déclaration. Tout le monde riait, même nos adversaires me semble-t-il. J'ai fait la commission comme promis. Marie-Adélaïde a souri, heureuse du compliment et de nous savoir en sûreté avec de tels chevaliers servants.

La population du quartier est très mélangée, comptant presque autant d'immigrés que de Français de souche. Ces derniers étaient les plus hostiles. Les autres, plus proches de leurs traditions, nous faisaient pour la plupart bon accueil.

Je me souviens de cette petite Sénégalaise d'une dizaine d'années, très mignonne, levant la tête vers moi et me disant : " Monsieur, pourquoi on tue les enfants ? " Elle avait dans ses mains des tracts montant l'horreur de l'avortement; Je lui répondis " Tu sais, ma chérie, les mamans quelquefois ne savent plus ce qu'elles font ". Des larmes roulaient sur sa joue droite. Tout un petit groupe, avec elle, répandait nos tracts et nos autocollants avec l'accord de leurs parents, car on commençait à nous connaître.

À un des moments les plus tendus d'une manifestation, un noir aux cheveux blancs se mit à hurler; Il n'avait pas besoin de haut-parleur : Vous mourrez dans votre péché Un véritable prophète.

Les plus haineux à notre égard étaient nos compatriotes. Comment comprendre non seulement une telle perte du sens moral et spirituel mais aussi du bon sens élémentaire, tournant à la folie suicidaire ?

Lors des manifestations intérieures nous étions arrêtés, expulsés, mis en garde à vue mais pas autrement inquiétés.

Les manifestations extérieures devaient s'avérer beaucoup plus difficiles. Certes, déclarées, elles nous mettaient à l'abri de poursuites éventuelles et nous assuraient au moins en théorie une protection policière. Le danger vint des contre-manifestants et, chose curieuse, du comportement même des autorités ayant en charge cette protection.

Au début peu nombreux, peu agressifs, nos adversaires ne faisaient que passer. Puis ils s'enhardirent, s'organisèrent et déclarèrent une contre-manifestation près de la nôtre. Nous revenions chaque mois, eux aussi. Ils étaient de plus en plus nombreux : le SCALPartisan de la première heure —, Ras 1' Front, les anarchistes de la CNT, la LCR, les féministes de la CADAC regroupant les associations et appelant à la mobilisation générale, la CGT, la CFDT, la LICRA, la Ligue des Droits de l'homme, les Verts, le MRAP, Sos-Racisme. Le quartier entrait en ébullition. Partout ou presque, des graffiti. Des haut-parleurs au maximum de leur puissance. Non seulement dans la rue, mais aussi dans les étages où les contre-manifestants trouvaient des supporters.

Éclataient des chants révolutionnaires, des slogans qui étaient scandés ou accompagnés de danses, certains blasphématoires : " Marie, si tu avais fait un avortement, on n'aurait pas tous ces emmerdements" C'est à Ordener que nous avons entendu pour la première fois : " Gloire à Satan " , " Nous sommes les fils de Satan, les frères de Judas ".

On arrachait nos pancartes. Nous recevions des projectiles de toutes sortes. Des tomates, surtout des œufs, mais aussi des piles, des morceaux de bouteille, des colorants, de l'eau jetée des fenêtres d'appartements voisins.

Les gens paisibles du quartier venaient nous supplier de partir. Nous avions beau leur dire que l'on ne pouvait supporter indéfiniment les avortements, que nous étions pacifiques, que le désordre venait d'en face, que la police devait intervenir rien n'y faisait. Ils voulaient que cessât cet enfer. Nous pouvions le comprendre.

La police laissait faire ou à peu près. Elle ne chargeait pas, elle ne désarmait pas les assaillants, elle ne les écartait pas vraiment, nous laissant à portée des projectiles, et montait rarement dans les étages. C'était à nous de décrocher ou d'évacuer. Le pouvoir était laissé à la rue. Existait-il, dans ces circonstances, un droit à manifester?

Le 10 juin 1995, les choses avaient mal commencé. Dès le début, l'un de nous pris à partie par des contre-manifestants, roulait par terre avec le haut-parleur. En face, ils étaient plus de deux cents, nous étions une quarantaine, séparés par la largeur de la rue. La tension ne cessait de monter. Une demi-heure après notre arrivée, le commissaire, responsable des forces de sécurité, nous signifiait notre évacuation. Sur notre refus, il décida de nous regrouper un peu plus loin, à la sortie de la bouche de métro la plus proche de la clinique. Nous avons accepté, étant entendu que la masse des contre-manifestants resteraient sur place. Ce fut la ruée. Ils nous poursuivaient de tous côtés. Tout le monde courait, même la police. Près du métro, nous nous sommes abrités derrière nos pancartes comme nous pouvions. Nous récitions le chapelet, c'est la seule force qui nous restait.

Le sol, couvert de débris d'œufs, était devenu aussi glissant qu'une patinoire. De la bouche de métro a jailli comme une bombe un garçon jeune, aux cheveux courts qui s'est précipité sur nos affaires. Il n'a rien pu entreprendre car il a aussitôt glissé de tout son long vers le caniveau. Si vif l'instant d'avant, il était devenu complètement immobile, les yeux fermés, et faisant le mort pour donner le change. Comportement ancestral? miracle biologique ? Il était difficile d'en être dupe. Il était notre prisonnier, pris à son propre piège, le seul jusqu'ici que nous ayons jamais eu. Nous ne lui avons fait aucun mal. Il n'y avait plus qu'à le cueillir et à le remettre à la police, venue le chercher. Ce fut notre seule victoire. Le commissaire avait mis son écharpe tricolore et, se dirigeant vers nous, nous a sommés d'évacuer. Nous ne pouvions résister. On a été plus ou moins précipités dans les escaliers du métro. Les policiers eux-mêmes n'approuvaient pas leur chef, ils nous l'ont dit.

La manifestation avait duré environ une heure. Elle avait été déclarée pour la journée. Les contre-manifestants restaient maîtres du terrain.

À l'unanimité moins une voix, celle du Front National le conseil d'arrondissement du 18e avait demandé au préfet de police de Paris d'interdire ces manifestations, dangereuses pour l'ordre public. Il fut entendu. Le préfet étendit l'interdiction à Paris dans son ensemble, confortant et élargissant le succès des partisans de l'avortement.

Il était temps pour la clinique. Son chiffre d'affaires périclitait. Si les avortements se maintenaient, les accouchements se faisaient rares.

J'avais écrit à son directeur, un confrère, pour lui dire que nous ne cherchions pas la fermeture de son établissement mais l'arrêt d'actes qui le déshonoraient et qu'en tant que chef d'un établissement privé, il n'était pas obligé d'exécuter. Je n'ai pas eu de réponse.

Toutes ces manifestations nous montraient deux évidences l'avortement-guerre de religion et la collusion gouvernement-avortement. On voulait nous étouffer, en bas comme en haut lieu.

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LA CLINIQUE JEANNE D'ARC

Il ne nous a pas été donné souvent d'approcher des femmes venues faire un avortement. Mais ce fut le cas à deux reprises à la clinique Jeanne d'Arc, rue Ponscarmé dans le 13e arrondissement.

La première fois, alors que nous étions dans le hall, une jeune femme noire est entrée, munie d'un petit baluchon. Elle s'était dirigée vers le bureau d'accueil, avait posé quelques questions à la personne chargée de la renseigner puis s'était installée dans la salle d'attente voisine. Deux jeunes filles de notre groupe s'étaient approchées d'elle, pensant que, sans doute, elle venait pour subir un avortement. C'était un samedi matin particulièrement fréquenté, dans les centres privés, pour ce genre d'intervention. Elles se sont assises à côté d'elle et la voyant triste, le regard baissé, lui ont demandé : Peut-être venez-vous... ? sans achever la phrase. Puis elles lui ont dit qu'elles seraient heureuses de pouvoir l'aider.

La jeune femme a répondu qu'elle ne pouvait rien décider sans son mari, Augustin. Celui-ci était étudiant et boursier. Ils avaient trois enfants, la venue d'un quatrième leur paraissait trop lourde à porter. Ils étaient ivoiriens. Elle était catholique, lui protestant. Il allait bientôt arriver. Au bout d'une demi-heure, Augustin venait rejoindre sa femme. Celle-ci lui a fait part de nos intentions. Presque aussitôt, il a donné son accord. Son gros souci était financier. Nous avons pu l'aider. La jeune femme n'était plus triste. Tout le monde bavardait. Nous n'étions pas les moins heureux de cette solution.

L'engagement fut tenu. La naissance eut lieu et la petite famille repartit en Côte d'Ivoire. Personne ne manquait à l'appel. Tout s'était passé avec une grande facilité grâce à la présence d'esprit des deux jeunes filles et du secret désir des parents. Mais ce fut un des rares sauvetages dont nous soyons certains qu'il ait abouti.

La deuxième fois, là encore un samedi matin et toujours dans le hall de la clinique, nous vîmes descendre des étages une jeune femme en robe de chambre, les cheveux en désordre. Elle venait chercher un café au distributeur Surprise de trouver là un groupe, elle nous demanda la raison de notre présence. Nous lui avons dit que nous luttions contre l'avortement. "L'avortement, s'écria-t-elle, je viens d'en faire un puis: " Ah si j'avais su... ", et des larmes coulaient de ses yeux. Nous avons essayé de parler avec elle mais de l'accueil est montée une voix sans réplique à son adresse. " Vous n'avez rien à faire là. Montez tout de suite dans votre chambre. "

Éplorée, elle remonta l'escalier. Nous l'avons accompagnée. Sa chambre était au premier dans un petit dortoir. Nous l'avons embrassée, lui avons donné une médaille miraculeuse. Nous voulions la consoler, lui dire que si elle demandait pardon à Dieu et à son enfant, elle serait blanche comme neige et que ceux qui lui avaient permis de faire cet avortement ne pouvaient l'en consoler. C'était même le contraire. Sa détresse avait été immédiate.

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LE CHU ANTOINE BÉCLERE

L'hôpital Antoine Béclère à Clamart est l'un des hauts-lieux de l'avortement. Certains disent qu'on y a sablé le champagne en l'honneur du premier avortement fait le jour de l'entrée en vigueur de la loi Veil, le 17 janvier 1975. Comme j'en demandai plus tard confirmation au Professeur Papiernick, alors chef de service, celui-ci n'a ni infirmé ni démenti.

Des essais sur le RU 486 y avaient été entrepris, avant sa mise sur le marché. Une femme enceinte en avait absorbé, puis ne s'était pas représentée. Elle devait mettre au monde un enfant atteint de scymélie (fusion des membres inférieurs, donnant à l'enfant un aspect de sirène).

C'est à la suite de cas semblables et d'expérimentation chez les lapins que la prescription de RU 486 a été assortie d'un engagement signé par l'intéressée de se soumettre à un avortement par les moyens classiques par aspiration en cas d'échec par les moyens chimiques.

Les avortements se faisaient dans le bâtiment de la maternité, puis à partir de 1993 fut construit un pavillon extérieur proche de l'ancien service sans étage et à l'allure de blockhaus réservé à cet usage. Nous ignorions ces changements et quand nous nous sommes présentés de nouveau à la maternité, l'alerte avait été donnée et le pavillon avait fermé ses portes. La manifestation s'est déroulée à l'extérieur. Elle n'a pas été sanctionnée.

Nous y sommes retournés trois semaines plus tard mieux informés, mais sans connaître exactement les lieux où se faisaient les avortements. Nous étions alors accompagnés par une petite équipe de la télévision finnoise. Une femme, parlant et comprenant parfaitement le français, et un opérateur qui ne parlait que sa langue. Il s'agissait d'une chaîne publique. Sa correspondante française nous avait mis en relation. La veille de l'opération, l'équipe quittait Helsinki pour Paris. Nous nous étions donné rendez-vous dans un café. Je voyais ces Finlandais très bien disposés. Ils ne nous quitteraient pas, au risque de se faire prendre.

Le jour dit, nous étions sept, neuf avec eux. L'opérateur camouflait une petite camera sous sa veste. Nous sommes entrés sans être remarqués. Dans la salle d'attente, personne ne faisait attention à nous. Au fond, une porte donnait sur un couloir que nous avons pris et c'est alors en cherchant à ouvrir une autre porte que nous sommes tombés sur un avortement. Une patiente était allongée sur la table gynécologique. La personne faisant l'avortement était en tenue opératoire. La surprise fut grande des deux côtés. Nous avons aussitôt fermé la porte et nous sommes restés dans le couloir où nous avons prié et chanté sans trop élever la voix. Il n'y avait aucune discussion. Les gens allaient et venaient. L'opérateur filmait les lieux, les passages, notre banderole et nos pancartes.

La police est arrivée en un temps record. Nous n avons même pas eu le temps de prendre nos sacs. Sans attendre le fourgon, nous étions embarqués dans les petites voitures blanches de la police. Je me souviens d'une femme policier particulièrement active et péremptoire. Jamais, nous n avons été aussi vite à un commissariat. Il était dix heures du matin. Nous étions restés une demi-heure dans le couloir. Nous avons retrouvé les Finlandais. Ils étaient là comme ils l'avaient dit. Ils furent fouillés. On n'en finissait plus de compter leurs couronnes et leurs livres sterling. Un moment on passa les menottes à l'opérateur. Je pensai que la veille à la même heure, il était encore dans un avion et ne connaissait pas la France.

Il fallait enlever foulards, écharpes, lacets. Arrive le tour de l'un de nos amis, Joseph Saliou le plus âgé du groupe, son pantalon était tenu par des bretelles. "Enlevez vos bretelles " dit l'inspecteur. Il ne connaissait pas la ténacité de notre ami qui se serait fait mettre en morceaux plutôt que de s'exécuter. " Ne touchez pas à mes bretelles " dit Monsieur Saliou. C'était l'orage. Mais nous connaissions sa foi ardente.

Monsieur Saliou, c'est le carême. Ah ! Vous avez raison. Et c'est lui-même qui donna ses bretelles à l'inspecteur. Tout le monde riait. Puissance admirable de la religion.

La garde à vue fut longue plus de dix heures. Les Finlandais, eux, furent relâchés vers midi. Nous fûmes interrogés. C'est à ce moment que j'appris l'identité du médecin qui faisait l'avortement que nous avions surpris. Comme je m'étonnai devant l'inspecteur de ne pas avoir rencontré Joëlle Kaufmann, directrice du Centre, celui-ci m'a dit " Joëlle Kaufmann mais c'est elle qui faisait l'avortement ". Plus tard au tribunal de grande instance, nous avons appris d'elle-mêmevenue à la barre des témoins que la patiente était une marocaine qui souhaitait garder l'anonymat. Sa religion lui interdisait l'avortement et elle voulait le cacher à ses proches. Quant à l'avortement lui-même, lorsque nous sommes arrivés, il était à peine commencé.

Nous fûmes transférés de Clamart à Nanterre, par fourgon cette fois-ci. Monsieur Saliou tenait son pantalon avec ses mains. Arrivés à destination, nous eûmes droit à la grande identité photographies sous différents angles, carton autour du cou portant notre nom, empreintes digitales, mais l'atmosphère était cordiale. Nous avons été présentés au substitut du procureur, une femme très aimable, et chacun reçut une convocation pour le tribunal.

Nous fûmes tous condamnés d'abord en première instance à Nanterre, puis en appel à Versailles, à des peines de prison avec sursis, des amendes et des dommages et intérêts. Pour moi s'y ajoutait une peine de trois mois ferme avec un régime de semi-liberté, qui aurait dû prendre effet au 5 mai 1997, jour où a été notifié le rejet du pourvoi en cassation.

[Cette peine de trois mois, réduite à un mois par une mesure d'amnistie générale (14 juillet 1997), a été purgée par le Dr Dor à Villejuif en décembre, suivant le régime de semi-liberté, Ndle]

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L'HÔPITAL CORENTIN CELTON

Le centre d'avortement de l'hôpital Corentin Celton à Issy-les-Moulineaux est situé dans le même bâtiment que la crèche du personnel et adossé au choeur de la chapelle ces deux particularités avaient de quoi surprendre et impressionner.

Nous sommes entrés deux fois dans ce centre. À l'intérieur régnait un gros infirmier ou aide soignant âgé d'une cinquantaine d'années portant des sabots. Dès la première rencontre, nous fûmes très mal reçus. Entrés d'abord dans le hall, nous nous apprêtions à nous engager dans le couloir qui en partait, quand il se précipita sur nous frappant ceux qu'il rencontrait à coups de sabots sur les jambes, à coups de poings sur le tronc et la tête de ses victimes. L'un de nous perdit connaissance. La scène avait été photographiée par une journaliste de Famille chrétienne. Il lui arracha l'appareil et, après en avoir extrait la pellicule, le jeta à terre et le piétina. Quant à l'équipe de télévision qui nous accompagnait, elle ne dut son salut qu'à la fuite.

L'infirmière-chef cherchait à calmer notre homme mais sans grand résultat. Il ne pouvait nous mettre dehors à lui tout seul. Nous sommes restés dans le hall attendant les événements. Il était calmé.

La police est venue nous chercher. Arrivés au commissariat, nous avons porté plainte auprès du Procureur. En vain. Le récit des événements relatés par la journaliste fut jugé trop violent par la rédaction de Famille Chrétienne. Il ne parut pas.

La deuxième fois, nous étions prévenus. Nous avons rencontré l'infirmier dans le même couloir. Il avait alors saisi un brancard roulant, l'avait mis en travers, et voulait nous donner des coups derrière ce barrage improvisé. Mais le brancard le gênait et nous pouvions nous protéger. De son propre aveu, il avait vieilli. Le lion fléchissait.

Deux étudiants journalistes s'étaient joints à nous avec une caméra. Malheureusement, nous n avons pu assister à la projection du reportage qu'ils en avaient tiré, le directeur de l'École s'y étant opposé. Il ne nous est pas permis de montrer la violence que nous subissons.

Une note rafraîchissante la police nous avait rapidement mis à la porte et emmenés. Nous avions oublié notre icône près de la réception. Nous nous en sommes ouverts aux Renseignements généraux. Un quart d'heure après, alors que nous attendions dans le fourgon, on nous a rapporté notre icône.

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