5. LA PRISON ET LE SAINT-SIÈGE

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L'ARRESTATION

Le 8 novembre 1997 nous devions manifester devant le centre hospitalier André Mignot. 13.000 tracts avaient été distribués. La manifestation avait été annoncée à Radio-Courtoisie et dans la presse. Les tracts reprenaient les termes du jugement définitif du tribunal de grande instance de Versailles d'octobre 1996 selon lequel « en matière de manifestation la liberté est la règle, et la restriction de police, l'exception » et qui stipule aussi « que la menace d'une contre-manifestation ne peut pas légitimer une interdiction de manifester une opinion, liberté politique, d'une manière générale et absolue. »

Le jugement allait à l'encontre de l'arrêté du préfet des Yvelines du 5 mars 1996 interdisant toute manifestation à moins de 500 mètres d'un centre de soins pour des raisons de sécurité. L'arrêté faisait en effet état, lors de la manifestation précédente du 27 janvier au même endroit, de violence des deux côtés, alors que les seuls à se montrer violents avaient été les contre-manifestants comme l'avaient indiqué les rapports de la police elle-même.

 Nous revenions sur le terrain, forts de ce jugement du 25 octobre. Nous allions être devancés d'abord par la CADAC et la CNT qui avaient très tôt déclaré leur manifestation, et ensuite par le préfet Seiller qui nous avait interdits avant même que nous ayons déposé notre demande ! Tout le monde interdit, nous fûmes cependant les seuls à être arrêtés.

À l'heure dite, à 14 heures, nous étions quelques-uns à nous grouper près d'un abribus à 150 mètres de l'entrée de l'hôpital. Les forces de police étaient importantes. On ne voyait pas de contre-manifestants. Nous avons commencé à prier. Le commissaire principal que nous connaissions bien est venu demander notre dispersion. Mais nous voulions rester. Nos rangs grossissaient. Des journalistes arrivaient. À 14 h 20, le commissaire est revenu vers nous me chercher. Il était sérieux, son visage était pâle. Je n'ai pas opposé de résistance et l'on m'a conduit vers un fourgon en stationnement, porte ouverte. J'y suis monté, rejoint par deux amis qui voulaient m'accompagner. Nous avons continué à prier.

Arrivés au commissariat central, on nous a séparés, chacun se trouvant devant un inspecteur pour prendre notre identité et nous interroger. Mes amis furent alors relâchés. On me garda dans le bureau même où j'avais été interrogé. On m'avisa que je pouvais demander l'assistance d'un médecin et celle de mon avocat. Je pensais - comme à chaque fois - , être libéré après quelques heures. Je répondis que ce n'était pas nécessaire.

Mais je vis arriver dans les minutes suivantes un médecin qui m'examina et prit ma tension. Comme nous échangions quelques mots en dehors de cet examen, j'apprit que nous avions le même avis sur l'avortement. J'en étais heureux. Je craignais une poussée d'hypertension oculaire. Il me fit un certificat pour hospitalisation à André Mignot.

Une demi-heure après son départ, arriva un autre médecin du même hôpital, très courtois. Je convenais avec lui qu'une hospitalisation n'était pas vraiment nécessaire, à condition de traiter mon hypertension oculaire. Je commençais à être intrigué : deux médecins étaient venus, alors que je ne les avais pas sollicités. Aux personnes présentes dans le bureau, je demandais si ma garde à vue devait se prolonger, On me dit que le Procureur devait décider soit de la maintenir quelque temps, soit de m'envoyer à Bois-d'Arcy. C'est à ce moment-là que je compris qu'il y avait une maison d'arrêt à Bois-d'Arcy. `

En même temps, on entendit une espèce de tumulte dans la cour. J'appris que l'on venait d'interpeller mes compagnons. On me dit qu'ils priaient. J'ai su par la suite qu'ils étaient 39, venus m'apporter leur soutien devant le commissariat, sans en avoir été dissuadés, mais qu'une fois là, ils avaient été délogés par la police et refoulés dans la cour. On avait pris leur identité. Ils restèrent une heure et demie, puis furent relâchés.

Autre surprise. On m'annonça que Me Minvielle, mon avocat, venait d'arriver. C'était un grand réconfort. Je songeais sérieusement à la prison sans être autrement effrayé. J'avais souvent pensé qu'un jour viendrait où je devrais y aller. Le commissariat principal vint dans le bureau. Il était visiblement soulagé. Je l'entendis dire que depuis mon interpellation, la manifestation s'était dégonflée comme un soufflet les contre-manifestants s'étaient dispersés, et mes amis étaient ici.

 On me conduisit au Palais de Justice. On me passa les menottes, mains par devant. Ce n'était pas la première fois, le règlement en imposant l'usage pour les transports. Le trajet pourtant très court se fit en voiture. Arrivé au Palais, je fus conduis au 3e étage et mis en cellule. Je pensais être présenté au Procureur, mais on m'annonça que ce serait un juge d'instruction qui me recevrait. Vers 9 heures du soir, le Juge, Madame Bailet, vint jusqu'à moi pour me dire que l'affaire lui était confiée. Peu après je retrouvais Me Minvielle avec un grand soulagement et on nous introduisit dans le cabinet de Madame le Juge. Celle-ci était assise à son bureau à côté duquel se trouvait celui du greffier. Nous lui faisions face, et derrière nous deux policiers me gardaient.

 Madame le Juge m'interrogea sur les faits. Elle résumait parfaitement et dictait au greffier mes déclarations. Je lui disais ce que je pensais du préfet des Yvelines et de la liberté d'expression en France. Sur sa proposition nous avons accepté que le débat contradictoire soit ouvert aussitôt dans son cabinet. Madame le Substitut Ploux me traita de grand délinquant, ce que je trouvais pour le moins excessif. Elle aurait dit récidiviste, j'aurais approuvé. Après une plaidoirie improvisée et remarquable de Me Minvielle, je fus mis en état d'arrestation. On me remit les menottes. Un jour, un policier me dit que cette condamnation était un honneur pour moi. Ce soir-là, je pensais comme lui.

 

 

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[Lire en annexe, l'ordonnance de mise en détention]

 

BOIS-D'ARCY

 

La prison ne dura que onze jours. Du 8 au 19 novembre 1997. Mais en entrant je ne le savais pas. Je pouvais rester quatre mois et même davantage. Cependant j'espérais bien être libéré à Noël. Je le fus bien avant.

La prison de Bois-d'Arcy est assez récente. Sa construction remonte à une vingtaine d'années. Elle peut recevoir 800 détenus et plus. Le corps principal est en forme de croix à quatre bras égaux, avec au centre un vaste cylindre fait de verre et d'acier contenant escaliers et ascenseurs, par où s'écoule la vie de la prison. Je devais apprendre que l'on donne à celui qui contrôle les passages le nom d'écureuil.

Nous sommes arrivés - les policiers et moi-même - un peu avant minuit. Les abords étaient très éclairés. Il y eut plusieurs barrages à franchir. Au greffe, on prit mon identité, on retint papier et argent, mais on me laissa quelques médailles pieuses. La douche était obligatoire et on me remit tout un paquetage deux couvertures, une paire de draps, un nécessaire de toilette, assiettes et verre, une fourchette et une cuillère en aluminium, mais pas de couteau. On me conduisit à travers les couloirs et l'escalier principal jusqu'à une cellule réservée, avec quelques autres, aux arrivants. Elle était déjà occupée par un homme qui dormait.

On me transféra le lendemain matin dans une nouvelle cellule puis finalement dans une troisième, la deuxième ayant à la fenêtre un carreau cassé. J'étais seul cette fois. Toutes les cellules sont semblables. Tout près de l'entrée, un WC, puis un lavabo, un placard et près de la fenêtre un lit à double étage. De l'autre côté, une table et un lit simple. Une cellule peut avoir ainsi trois détenus. La literie est faite d'un gros matelas en polystyrène- posé sur des planches. Deux ou trois tabourets en plastique complètent le mobilier. La surface totale est de 10 à 12 m2. Il n'y a pas de radiateur, le chauffage se faisant, m'a-t-il semblé, par le sol. La fenêtre est vaste et oblongue. Un mètre cinquante environ, munie de gros barreaux verticaux entre lesquels se trouvent des petites vitres épaisses et presque toutes mobiles. Les gardiens, une fois par jour, ouvraient ces vitres et vérifiaient l'état des barreaux à coups de barre de fer, ce qui donnait un bruit d'orgue. C'est le règlement et sûrement une très vieille coutume. La porte est épaisse, avec un judas qui s'ouvrait la nuit pendant quelques secondes laissant passer la lumière du couloir, qui tombait en pinceau sur le dormeur. Au mur, un récepteur de radio permettait de prendre une ou deux stations. Les arrivants sont très occupés. Il faut passer par le service social, l'infirmerie, le centre psycho-pédagogique, l'atelier.

Souvent, j'ai pu rencontrer des gens de qualité. J'ai eu la meilleure impression de l'assistante sociale, nouvellement arrivée, du sous-directeur, d'un ancien ingénieur s'occupant de l'aumônerie, l'aumônier lui-même étant très occupé puisqu'il a la charge, en plus de Bois d'Arcy, de la prison des femmes de Versailles, une paroisse et le Secours catholique. J'ai rarement trouvé de l'hostilité, mais plutôt de la bienveillance, même chez les détenus. Lors des promenades qui se faisaient dans un espace entièrement clos, surveillé par un mirador, j'entendais parler comme par exprès, d'avortement, mais pas méchamment. Un surveillant me retint un jour et me dit : « Je suis avec vous - ne le dites pas".

 Lors de ces promenades aussi, j'ai fait la connaissance d'un homme arrivé peu après moi. Il avait tué son oncle qui logeait chez lui depuis un an. Cet oncle était sans travail et touchait le RMI. Le meurtrier et sa femme s'occupaient de ménage et d'entretien. Ils avaient cinq enfants, la dernière ayant un an. Samedi soir, le jour de mon arrestation, lui et son oncle avaient bu plus que de raison et s'étaient pris de querelle. Il y avait un couteau sur la table, il le saisit et porta à son oncle plusieurs coups. Effrayés, sa femme et lui appelèrent la police. Il n'avait pas cherché à se soustraire aux autorités. Combien risquait-il ? Un an, disait-il. Son oncle transporté à l'hôpital, mourut peu après. Malgré l'horreur de son acte, cet homme me plaisait. Il avait un air de bonté. Il avait reçu son oncle un an. Il s'était dénoncé. Il parlait simplement, `avec une élégance naturelle. Je lui donnais une médaille bénie de la rue du Bac. Il la connaissait. Il la prit et la porta à ses lèvres. Sa famille ne serait pas oubliée.

Noël approchait et le Secours catholique avait diffusé un tract invitant les détenus à inscrire leur nom et adresse ainsi que l'âge de leurs enfants pour qu'ils reçoivent un cadeau. Un an, un hochet, deux ans un boulier et bien d'autres choses. Il n'y avait pas de grande sévérité. Quand les portes des cellules s'ouvraient pour la promenade, on pouvait parler avec son voisin dans le couloir, lui serrer la main.

Le soir était le moment des cris. Par exemple : « Mouloud ! Ouais ! J'ai déclaré onze bonbons à la juge, et toi ? » Les bonbons étaient en fait la drogue dont beaucoup faisaient le commerce. C'était le téléphone. Les prisonniers se postaient à la fenêtre et conversaient à pleine voix. Tout le monde entendait.

Nous cantinions. On recevait des listes sur lesquelles étaient marquées les produits les plus divers - alimentation, lessive, papeterie et même de petites radios. On cochait en marge l'article choisi et la quantité. Le montant était prélevé sur la somme déposée au greffe, sans que l'on puisse dépasser cette somme. Ceci incitait les détenus peu fortunés à travailler pour leur cantine. Beaucoup avaient la télévision dont il fallait payer la location. Le repas (7 h - 12 h 30 - 18 h 30) - copieux - était servi par des détenus qui travaillaient aux cuisines et recevaient un petit salaire, environ 600 francs par mois. Ils étaient habillés en bleu de chauffe comme tous ceux qui travaillent ici. Il y avait des ateliers de blanchisserie, de cartonnage, de conditionnements divers. Une sonnerie appelait au travail. Celui-ci, parfois pénible, était libre : on pouvait, ou- non, l'ac­cepter. On me l'a proposé en arrivant.

Le temps passait vite. J'étais en paix avec moi-même. Je passais mon temps à écrire, ayant pu me procurer papier et stylo à bille. Je reçus d'abord quelques lettres. La première venait d'un pharmacien de Forbach. Puis ce fut un véritable flot et je ne pus y répondre faute d'enveloppes et de timbres. Il y en avait de toutes les directions : le Gers, Montpellier, Nice, la Bretagne, Strasbourg ; de couvents, de correspondants connus et inconnus, de familles nombreuses. Une personne disait ne pas partager mon opinion mais s'indignait de la façon dont était traitée la liberté d'expression en France.

La plupart des lettres témoignaient d'une grande élévation d'âme, accompagnées d'images de saints, de la Sainte Vierge (notamment Notre-Dame de Guadeloupe, apparue enceinte à un pauvre indien, Juan Diego en 1531 au Mexique) et du Sauveur. Ma cellule en était parée. Toutes ces lettres m'encourageaient. J'en étais profondément touché et y trouvais une source d'espérance. D'autres arrivèrent après ma libération. Elles me furent retournées par le ministère de la Justice. J'en reçus ainsi près de cinq cents.

Mon avocat, Me Minvielle, est venu me voir trois fois. Je ne puis dire combien j'appréciais ses visites. Elles me réconfortaient, m'apportaient les dernières nouvelles.

Je ne pus assister qu'une fois à la messe, le samedi 15 décembre dans l'après-midi. L'aumônier que j'avais pu voir m'avait prévenu que peut-être la messe me déconcerterait, mais qu'ainsi, elle était mieux comprise des prisonniers. Nous étions douze, et j'avoue que j'étais déconcerté : pas d'épître, nous pouvions rester assis pendant la consécration. Après l'Évangile nous eûmes la parole. Le texte du jour était de celui des fins dernières et des cataclysmes. Comme je faisais remarquer que le milliard d'avortements reconnu par l'ONU, constituait le fléau le plus redoutable qu'ait connu l'humanité, j'eus l'impression de n'être pas entièrement suivi. C'était trop de liberté, et pas assez d'attention.

Un comité de coordination pour ma libération présidé par ma fille Me Isabelle Dor regroupait seize associations. Le comité avait largement diffusé la nouvelle de mon emprisonnement en France et à l'étranger (en particulier en Pologne). Elle avait écrit à tous les députés et sénateurs, et à tous les évêques. Il y avait eu très peu de réponses et parmi les évêques, deux seulement prirent la peine de répondre, l'un par écrit, l'autre verbalement.

Une manifestation fut organisée le samedi 15 novembre devant l'entrée de la prison. Elle réunit environ 500 personnes. Prirent la parole Arnaud de Lassus, le général Dyèvres, le Dr Luc Perrel, vice-président de SOS Tout-Petits, Me Minvielle et la présidente du comité. Une pétition fut signée. Il y eut des prières et des chants. J'étais trop loin pour les entendre. J'assistais alors à la messe. Mais j'ai eu de nombreux échos de cette manifestation par les surveillants, et aussi par les détenus qui lisaient les journaux. La prison de Bois-d'Arcy n'avait jamais rassemblé autant de monde devant ses portes.

Les choses se précipitaient le 20 novembre, je devais me présenter à la cour d'appel de Rennes pour entendre le prononcé d'un arrêt relatif à notre intervention au centre d'avortement de l'Hôtel-Dieu de la ville en septembre 1995. Je devais y être conduit sous escorte. Le lendemain, 21 novembre, ma demande de libération devait être examinée par la Chambre d'accusation de Versailles. Et le 22 novembre, il y avait une manifestation prévue sur le parvis de Notre-Dame de Paris, pour demander ma libération.

Alors que je sortais du cabinet où m'interrogeaient deux psychiatres, on m'apprit ma libération. Il était 17 heures 30. Je devais faire tout de suite mon paquetage. Je fus très étonné. Pourquoi cette libération précipitée? On peut en donner plusieurs raisons

 - Le ton, l'émotion montaient. Notre mouvement ne cessait de grandir. Il fallait nous couper les ailes.

- La manipulation judiciaire était par trop voyante. L'étouffement de la liberté d'expression par trop flagrant. Le gouvernement ne paraissait pas à son avantage.

- À aucun prix, il ne fallait faire de martyr. Je devenais plus dangereux dedans que dehors. Enfin, le plus tôt serait le mieux, avant les échéances des 20, 21 et 22 novembre, la manifestation du 22 promettant d'être importante. En un mot, on voulait dégonfler l'affaire. Madame le juge d'instruction et le procureur-adjoint avaient été désavoués. Mon sort ne serait pas débattu par la Chambre d'accusation.

Les portes s'ouvrirent. Je rendis mon paquetage. Je repris mes affaires. Il faisait nuit. J'allais à la gare voisine. Tout me paraissait nouveau et intéressant : le billet pris au guichet, le passage des trains. Dans ma famille, personne n'avait été prévenu. On me fit fête à l'arrivée.

Je me rendis le lendemain à Rennes par mes propres moyens. Je fus reçu par des amis enthousiastes. La cour d'appel avait modifié le jugement de l'instance. Il effaçait les peines de prison avec sursis - dix mois en ce qui me concerne - mais augmentait les amendes.

La manifestation du 22 novembre avait été interdite par la préfecture de police, sans qu'il y eut pourtant à craindre de contre-manifestation. Un des prétextes invoqué était surprenant : la préparation de la crèche de Noël sur le parvis. Jusqu'où va se loger (devrais-je dire se crécher ?) le scrupule des autorités qui ne rêvent que de détruire l'Église pour ruiner son influence. Plus de mille personnes manifestèrent sur le parvis. Est-ce par crainte, ou pour tout autre motif ? L'Archevêché fit fermer les grilles de la cathédrale. Il y eut ce jour-là 98 interpellations. Parmi les interpellés, beaucoup d'étudiants, des mères de famille, un général, un avocat à la cour de cassation... Certains parmi eux décidèrent de se retrouver tous les samedis de 14 heures à 15 heures sur le parvis pour prier silencieusement.

J'appris à ma sortie que deux petits garçons - deux frères - voulaient m'envoyer un colis en prison avec du pain, et dans ce pain, ils voulaient cacher une lime. J'appris aussi que l'on avait prié un peu partout, que des messes avaient été célébrées pour ma libération. À Lille, j'ai rencontré un petit groupe d'enfants qui avaient prié tous les jours, sous la conduite d'une religieuse. Toutes ces prières, toutes les lettres'` que j'ai reçues à cette occasion me dépassent de beaucoup. Elles sont un cortège pour ces petits êtres sans visage dont on ne veut plus.

* [Lire en annexe « Lettres reçues en prison ».]

 

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 LA NONCIATURE

 

L'idée de demander l'asile politique à la nonciature apostolique de Paris (avenue du Président Wilson, dans le 16e arrondissement) n'était pas de moi. Elle était celle d'un ami qui pensait mettre en pleine lumière et sous son aile protectrice le débat sur l'avortement, et mettre l'Église de France et le gouvernement devant leurs responsabilités. Un autre ami - très au fait du Vatican - avait prédit l'échec. Tous deux avaient raison.

Le jour dit, le 10 décembre 1997, les circonstances paraissaient favorables, quoique le temps fut très court. La veille, le 9, je sortais d'un procès à Versailles où le procureur s'était montré particulièrement sévère, réclamant à mon encontre huit mois de prison ferme, la résiliation du sursis, et même un mandat de dépôt à la sortie de l'audience, tout cela pour avoir prié avec quelques amis dans le hall de la clinique du Chesnay, le 6 juin précédent.

Le lendemain 11 décembre, je devais me présenter à 9 heures du matin, au centre de semi-liberté de Villejuif pour les formalités d'écrou et y coucher le soir même. J'avais pris donc rendez-vous ce mercredi 10 à 14 heures 30 devant un café de la rive gauche avec une journaliste de Présent et un photographe de l'agence FDB. J'avais emporté un sac avec des affaires de nuit. Nous prîmes un taxi qui nous laissait place de l'Alma. Pendant le trajet j'expliquai le but de l'opération. notre grand souci était de pouvoir entrer.

Nous voilà à la nonciature qui, à côté d'un bel hôtel, a un petit jardin clôturé de toutes parts. Nous sonnons à la petite porte donnant sur le jardin. À l'interphone nous expliquons que nous voudrions remettre une lettre au secrétariat. La porte s'ouvre. Nous entrons aussitôt. C'est un succès.

Nous jouissons dès lors du privilège de l'exterritorialité. Le gardien, un philippin aimable, sort de sa loge pour prendre la lettre, mais nous lui disons vouloir la remettre en mains propres. Il nous dit que ce n'est pas possible, qu'il faut prendre rendez-vous. Mais nous insistons. Pourrait-il nous donner le numéro de téléphone qui nous permettrait de joindre le secrétariat ? Après quelques instants, il y consent. Par bonheur, notre photographe possède un téléphone portable. Nous appelons le secrétariat. Une voix féminine nous répond là encore, qu'il faut prendre rendez-vous, peut-être pour le lendemain. Je décline mon identité, déclare qu'il y a urgence. On sent au bout du fil une hésitation. La conversation est interrompue. Nous rappelons. Cette fois c'est le conseiller lui-même qui nous répond. Il accepte de nous recevoir. Nous sommes soulagés. La grande porte vitrée au sommet de l'escalier s'ouvre. Nous entrons. Il est près de 3 heures de l'après-midi.

On nous fait pénétrer dans un grand salon orné de portraits des papes. Je suis tout près de celui de Pie XII, dans un fauteuil. La journaliste et le photographe ont pris place sur le canapé. Le conseiller de la nonciature, Mgr Beccue, est un quadragénaire souriant. Lorsque je lui apprends que je demande refuge auprès du Saint-Père et que je lui en donne les raisons, il paraît très surpris et embarrassé. En l'absence de Mgr Tagliaferri, nonce auprès du gouvernement, il ne peut prendre de décision. Il part téléphoner.

Une demi-heure après notre arrivée, entre un homme plus âgé, Mgr Frana, nonce auprès de l'Unesco. Après les présentations, j'explique à nouveau les motifs de ma démarche. Je parle de l'importance que le Pape attache à la défense de la vie, de ce que, aujourd'hui même en France 1000 enfants au moins périront. Comment le supporter, comment s'y opposer? Bien sûr, en aucune façon, Mgr Frana n'admet l'avortement mais, dit-il, « il y a une loi en France et vous ne pouvez vous soustraire à une loi de votre pays.» Quant à votre situation, justifie-t-elle vraiment votre demande d'asile ?

La journaliste et le photographe posent aussi des questions. La loi permettait cette tragédie. Ne fallait-il pas la combattre ? N'était-ce pas l'occasion ? Mgr Frana était pris entre ses convictions et sa fonction. Il partit au bout d'un moment, et peu après lui, ceux qui m'accompagnaient. Il était 17 heures. Je restai seul avec Mgr Beccue. Il parla avec moi assez librement, me dit qu'il était d'origine sarde, puis s'absenta longtemps pour téléphoner. Il me laissait au salon avectoute latitude pour téléphoner de mon côté. Que peut faire un conseiller de nonciature dans un tel cas ? Je pense qu'il a alerté Rome, les évêques de France, ou tout au moins leur représentant et le gouvernement français, notamment le ministère de l'Intérieur. Il revint et me dit que je pourrais rester cette nuit, qu'un repas me serait servi dans un petit bureau voisin, que demain je devais partir et qu'il mettrait une voiture de la nonciature à ma disposition.

Une religieuse aimable m'apporta le dîner, puis elle me conduisit à ma chambre au rez-de-chaussée, installée dans une ancienne remise, remplie de livres. La nuit fut un peu difficile. Je sentais bien que malgré ces prévenances, j'étais peu désiré et l'on m'attendait le lendemain matin à Villejuif pour cette semi-liberté. À 7 heures, j'étais debout pour assister à la messe célébrée par le conseiller. Il y avait là quelques personnes de l'ambassade et la religieuse qui m'avait servi.

Après la messe, on m'offrit un petit déjeuner. Je demandais au conseiller de me permettre de téléphoner. Il écarta les mains comme pour m'empêcher de passer et refusa. Je ne savais rien de l'extérieur. J'étais désemparé.

Finalement je pris la décision de partir. J'allais chercher mon sac au rez-de-chaussée, mais je ne voulais pas m'en aller sans dire au revoir. J'étais dans le petit jardin. Quand je voulus remonter les marches de l'escalier d'entrée, je trouvais la porte close. Je frappais à la porte, je sonnais, j'appelais - en vain. Même la loge du gardien était vide et je ne savais même pas comment sortir, ne trouvant pas le bouton permettant d'actionner la porte. Aucune voiture ne m'attendait. Le gardien arriva. J'en étais soulagé. Son air était compatissant. Je le remerciais et lui dis que je n'avais trouvé personne pour prendre congé, que j'en étais triste, mais que je pardonnais. La rue était presque vide. Il était près de 9 heures.

J'étais resté 18 heures à la nonciature. Je trouvais un taxi à l'Alma et arrivais à Villejuif à 9 heures et demie. On me reçut avec une espèce de chaleur qui me réconforta. Soyons justes. On ne m'attendait pas à la nonciature où ma présence posait un problème inattendu à mes hôtes - ils ont cette excuse -, mais on m'attendait à Villejuif où tout était prévu de longue date.

Mon arrivée fut suivie de celle des journalistes. J'aurais aimé leur parler, mais je ne pus les voir. J'ai su alors que mon passage à la nonciature avait eu un retentissement. J'appris par la suite qu'on en avait parlé en France et à l'étranger. De ce point de vue, c'était une réussite.

On m'a reproché de discréditer l'Église ou de vouloir me séparer d'elle. Jamais je n'ai voulu la quitter et mon plus grand désir est de la servir et de défendre les petits que trop souvent elle néglige. Aimer l'Église c'est vouloir parfois corriger - en nous et en elle - ce qui la dénature. À la nonciature, nous avons retrouvé comme condensé ce que nous voyons ici en France, la marque de la laïcité qui sépare l'Église de l'État. D'un côté, on affirme son adhésion à la loi morale, de l'autre, on reconnaît la loi civile qui bafoue la loi morale.

Collusion Église-État, ou plus exactement distorsion intellectuelle et spirituelle intenable, où l'Église désertant l'État, l'État se fait Église. Tout est renversé et le mal remonte jusqu'au Vatican, malgré l'enseignement de tous nos papes.

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